Le martyre de Fatima az-Zahra صلوات الله عليها — ce que les sources sunnites reconnaissent
Introduction — Pourquoi commencer par sa place
Quand on évoque la mort de Fatima az-Zahra صلوات الله عليها, fille unique du Prophète Muhammad صلى الله عليه وآله وسلم, on entend souvent la même réponse : « une maladie », « le chagrin après la mort de son père », « une affaire de succession qui ne nous regarde plus ».
Cet article ne commence pas par les événements. Il commence par ce qu'elle est. La raison est simple : avant de juger un acte, il faut savoir contre qui il a été commis. Une bousculade dans la rue n'est pas une profanation dans une mosquée. Si l'on établit d'abord — avec les recueils sunnites eux-mêmes — le rang que le Prophète صلى الله عليه وآله وسلم et le Coran lui accordent, alors les faits qui suivent ne peuvent plus être relativisés. Chaque lecteur pourra tirer seul la conclusion qui s'impose.
Toutes les références sunnites citées ici sont vérifiables dans les éditions courantes. Lorsque l'authenticité d'une source est discutée par les savants sunnites, nous le signalons — un argument solide n'a pas besoin de cacher ses points faibles.
1. Sa place — ce que Bukhari et Muslim affirment
« Une partie de moi »
Le hadith le plus important de tout ce dossier figure dans les deux Sahih :
« فَاطِمَةُ بَضْعليه السلامَةٌ مِنِّي، فَمَنْ أَغْضَبَهَا أَغْضَبَنِي »
« Fatima est une partie de moi : celui qui la met en colère me met en colère. »
— Sahih al-Bukhari, n° 3714 et n° 3767 (Kitab Fada'il al-Sahaba)
Et dans Sahih Muslim :
« إِنَّمَا فَاطِمَةُ بَضْعليه السلامَةٌ مِنِّي، يُؤْذِينِي مَا آذَاهَا »
« Fatima n'est rien d'autre qu'une partie de moi : ce qui lui fait du mal me fait du mal. »
— Sahih Muslim, n° 2449
Le Prophète صلى الله عليه وآله وسلم ne dit pas « je serai triste si on la blesse ». Il établit une identité : sa colère est la sienne, sa douleur est la sienne.
Ce que le Coran dit de ceux qui offensent le Prophète صلى الله عليه وآله وسلم
« إِنَّ الَّذِينَ يُؤْذُونَ اللَّهَ وَرَسُولَهُ لَعليه السلامَنَهُمُ اللَّهُ فِي الدُّنْيَا وَالْآخِرَةِ وَأَعليه السلامَدَّ لَهُمْ عليه السلامَذَابًا مُّهِينًا »
« Ceux qui offensent Allah et Son Messager, Allah les maudit ici-bas et dans l'au-delà, et leur prépare un châtiment avilissant. »
— Sourate al-Ahzab, 33:57
La chaîne est posée, et elle ne repose que sur des textes que tout musulman sunnite accepte :
- Faire du mal à Fatima, c'est faire du mal au Prophète صلى الله عليه وآله وسلم (Muslim 2449).
- La mettre en colère, c'est le mettre en colère (Bukhari 3767).
- Offenser le Prophète صلى الله عليه وآله وسلم, c'est offenser Allah — et le Coran en donne la sanction (33:57).
Gardez cette chaîne en tête. Nous y reviendrons à la fin.
La maîtresse des femmes du Paradis
« أَمَا تَرْضَيْنَ أَنْ تَكُونِي سَيِّدَةَ نِسَاءِ أَهْلِ الْجَنَّةِ »
« N'es-tu pas satisfaite d'être la maîtresse des femmes des gens du Paradis ? »
— Sahih al-Bukhari, n° 3624 ; Sahih Muslim, n° 2450
Le Prophète صلى الله عليه وآله وسلم lui confie ce titre lors de sa dernière maladie, en lui annonçant qu'elle sera la première de sa famille à le rejoindre. Le rang n'est pas lié à une époque : il porte sur l'éternité.
Elle fait partie des Purifiés
Aïcha elle-même rapporte que le Prophète صلى الله عليه وآله وسلم sortit un matin vêtu d'un manteau. Il y fit entrer al-Hassan, puis al-Hussein, puis Fatima, puis Ali, et récita :
« إِنَّمَا يُرِيدُ اللَّهُ لِيُذْهِبَ عليه السلامَنكُمُ الرِّجْسَ أَهْلَ الْبَيْتِ وَيُطَهِّرَكُمْ تَطْهِيرًا »
« Allah ne veut que vous débarrasser de toute souillure, ô gens de la Maison, et vous purifier pleinement. »
— Sourate al-Ahzab, 33:33 — récit dans Sahih Muslim, n° 2424 (hadith al-Kisa')
Le même groupe de cinq apparaît lors de la Mubahala : quand fut révélé le verset 3:61, le Prophète صلى الله عليه وآله وسلم appela Ali, Fatima, al-Hassan et al-Hussein et dit : « Ô Allah, voici ma famille. » (Sahih Muslim, n° 2404).
Une personne que le Coran déclare purifiée de toute souillure ne se met pas en colère par caprice, par jalousie ou par attachement à un bien. Sa colère est un jugement.
La façon dont le Prophète صلى الله عليه وآله وسلم la recevait
« كَانَتْ إِذَا دَخَلَتْ عليه السلامَلَيْهِ قَامَ إِلَيْهَا فَأَخَذَ بِيَدِهَا فَقَبَّلَهَا وَأَجْلَسَهَا فِي مَجْلِسِهِ »
« Lorsqu'elle entrait chez lui, il se levait vers elle, lui prenait la main, l'embrassait et la faisait asseoir à sa propre place. »
— Sunan Abi Dawud, n° 5217 ; Sunan al-Tirmidhi, n° 3872 (rapporté par Aïcha)
Le Messager d'Allah صلى الله عليه وآله وسلم, devant qui toute la communauté se levait, se levait lui-même pour sa fille et lui cédait sa place.
La descendance du Prophète صلى الله عليه وآله وسلم passe par elle seule
Les fils du Prophète صلى الله عليه وآله وسلم sont tous morts en bas âge. Ses ennemis le moquaient en l'appelant al-abtar — « celui dont la lignée est coupée ». La réponse divine fut la sourate al-Kawthar : « Nous t'avons accordé l'Abondance… c'est celui qui te hait qui sera sans postérité » (108:1-3). Toute la descendance du Prophète صلى الله عليه وآله وسلم — les onze Imams qui suivront Ali عليه السلام, jusqu'à l'Imam al-Mahdi عجل الله فرجه — passe par Fatima.
Voilà la personne dont nous allons maintenant raconter les derniers mois.
2. La Saqifa — pendant que le corps du Prophète صلى الله عليه وآله وسلم était encore chaud
Le Prophète صلى الله عليه وآله وسلم meurt en l'an 11 de l'hégire. Moins de trois mois plus tôt, à Ghadir Khumm, il avait levé la main d'Ali عليه السلام devant des dizaines de milliers de pèlerins en disant : « De quiconque je suis le maître (mawla), Ali est le maître. » Nous avons détaillé cet événement et ses sources dans notre article sur Ghadir Khumm.
À sa mort, Ali عليه السلام, al-Abbas et les Banu Hashim restent auprès du corps : ils le lavent, l'enveloppent, préparent l'inhumation. Pendant ce temps, à quelques rues de là, sous l'auvent (saqifa) des Banu Sa'ida, un petit groupe de Mouhajirun et d'Ansar se réunit et prête allégeance à Abu Bakr.
Ni Ali عليه السلام, ni la famille du Prophète صلى الله عليه وآله وسلم, ni la plupart des Compagnons ne sont consultés. Umar lui-même qualifiera plus tard cette allégeance de falta — une décision précipitée, prise sans concertation, « dont Allah a préservé [la communauté] du mal » (Sahih al-Bukhari, n° 6830, hadith de la Saqifa).
Ali عليه السلام refuse de prêter allégeance. Avec lui, une partie des Banu Hashim et quelques Compagnons — dont al-Zubayr — se retirent dans la maison de Fatima. C'est cette maison que l'on va maintenant venir chercher.
3. La maison de Fatima — ce que rapportent les historiens sunnites
La menace du feu
Plusieurs historiens et traditionnistes sunnites de premier plan rapportent qu'Umar s'est rendu à la porte de Fatima pour forcer ceux qui s'y trouvaient à prêter allégeance, en menaçant de brûler la maison.
Ibn Abi Shayba (m. 235 H), maître d'al-Bukhari et de Muslim, rapporte dans son Musannaf (Kitab al-Maghazi), d'après Aslam, l'affranchi d'Umar, qu'Umar dit à Fatima :
« Par Allah, cela ne m'empêchera pas, si ces gens se réunissent chez toi, d'ordonner qu'on brûle la maison sur eux. »
Al-Tabari (m. 310 H), dans son Tarikh al-Rusul wa al-Muluk (événements de l'an 11), rapporte qu'Umar vint à la maison d'Ali, où se trouvaient Talha, al-Zubayr et des hommes parmi les Mouhajirun, et dit :
« وَاللَّهِ لَأُحْرِقَنَّ عليه السلامَلَيْكُمْ أَوْ لَتَخْرُجُنَّ إِلَى الْبَيْعليه السلامَةِ »
« Par Allah, je vais vous brûler, ou vous sortirez pour prêter allégeance. »
Al-Baladhuri (m. 279 H), dans Ansab al-Ashraf, rapporte qu'Umar vint avec une torche et que Fatima l'accueillit à la porte :
« Ô fils d'al-Khattab, te vois-je venir brûler ma porte ? » — « Oui », répondit-il.
Enfin, al-Imama wa al-Siyasa, attribué à Ibn Qutayba al-Dinawari (m. 276 H), rapporte qu'Umar fit apporter du bois et dit :
« وَالَّذِي نَفْسُ عليه السلامُمَرَ بِيَدِهِ لَتَخْرُجُنَّ أَوْ لَأُحْرِقَنَّهَا عليه السلامَلَى مَنْ فِيهَا. فَقِيلَ لَهُ: يَا أَبَا حَفْصٍ، إِنَّ فِيهَا فَاطِمَةَ! فَقَالَ: وَإِنْ »
« Par Celui qui tient l'âme d'Umar dans Sa main, vous sortirez, ou je la brûle sur ceux qui s'y trouvent. » On lui dit : « Ô Abu Hafs, Fatima est à l'intérieur ! » Il répondit : « Et alors ? »
Note d'honnêteté : l'attribution d'al-Imama wa al-Siyasa à Ibn Qutayba est contestée par une partie des savants sunnites. Mais la menace du feu ne repose pas sur ce seul livre : elle se retrouve chez Ibn Abi Shayba, al-Tabari et al-Baladhuri, trois auteurs dont l'autorité n'est discutée par personne.
Abu Bakr lui-même l'a regretté sur son lit de mort
C'est peut-être la pièce la plus lourde du dossier, car elle vient de l'intéressé. Al-Tabari (Tarikh, événements de l'an 13) et al-Tabarani (al-Mu'jam al-Kabir, n° 43) rapportent qu'Abu Bakr, mourant, énuméra trois actes qu'il aurait voulu ne jamais commettre. Le premier :
« وَدِدْتُ أَنِّي لَمْ أَكْشِفْ بَيْتَ فَاطِمَةَ عليه السلامَنْ شَيْءٍ، وَإِنْ كَانُوا قَدْ غَلَّقُوهُ عليه السلامَلَى الْحَرْبِ »
« J'aurais voulu ne jamais avoir forcé la maison de Fatima, quand bien même ils l'auraient fermée pour la guerre. »
On ne regrette pas sur son lit de mort une simple conversation devant une porte. Abu Bakr reconnaît que la maison de la fille du Prophète صلى الله عليه وآله وسلم a été forcée (kashf) — et c'est le seul de ses actes qu'il cite en premier.
La porte, le coup, et Mohsen
Que s'est-il passé une fois la porte atteinte ? Les sources chiites sont unanimes et détaillées : la porte fut poussée sur Fatima qui se tenait derrière, elle fut écrasée entre la porte et le mur, frappée, et perdit l'enfant qu'elle portait, Mohsen — le nom que le Prophète صلى الله عليه وآله وسلم lui-même avait choisi.
Ce récit n'est pas absent des sources sunnites :
- Al-Shahrastani (m. 548 H), dans al-Milal wa al-Nihal, rapporte que le grand théologien mu'tazilite al-Nazzam (m. vers 231 H) affirmait :
« إِنَّ عليه السلامُمَرَ ضَرَبَ بَطْنَ فَاطِمَةَ يَوْمَ الْبَيْعليه السلامَةِ حَتَّى أَلْقَتِ الْجَنِينَ مِنْ بَطْنِهَا »
« Umar frappa le ventre de Fatima le jour de l'allégeance, jusqu'à ce qu'elle perde l'enfant qu'elle portait. »
- Al-Dhahabi (m. 748 H), dans Mizan al-I'tidal (notice d'Ahmad ibn Muhammad ibn Abi Darim), mentionne qu'on rapportait devant ce traditionniste de Koufa qu'Umar avait frappé Fatima du pied jusqu'à la faire avorter de Mohsen.
Note d'honnêteté : al-Shahrastani rapporte la thèse d'al-Nazzam pour la classer parmi ses opinions hérétiques, et al-Dhahabi cite ce récit pour discréditer son narrateur. Mais le fait est là : le récit de Mohsen circulait dès les premiers siècles, dans des milieux qui n'étaient pas chiites, au point que les auteurs sunnites ont dû le mentionner pour le combattre. Une invention tardive n'a pas besoin d'être réfutée au IIIᵉ siècle de l'hégire.
Ajoutons que les ouvrages généalogiques et biographiques sunnites mentionnent bien un fils d'Ali et de Fatima nommé Mohsen — et qu'ils peinent à expliquer ce qu'il est devenu.
La réaction d'Ali عليه السلام
Les sources chiites, notamment Kitab Sulaym ibn Qays (Iᵉʳ siècle de l'hégire, l'un des plus anciens livres de l'islam), rapportent qu'en voyant Fatima frappée, Ali عليه السلام se jeta sur Umar, le saisit par le col, le projeta au sol et le frappa au visage et au cou — puis se retint, en rappelant qu'il était tenu par un engagement envers le Prophète صلى الله عليه وآله وسلم.
Car Ali عليه السلام n'est pas resté immobile par faiblesse. L'homme de Badr, de Uhud, de Khandaq et de Khaybar ne craignait personne. Il s'est retenu par ordre. Ce qui nous amène à l'objection que l'on entend à chaque fois.
« Pourquoi Ali n'a-t-il pas pris les armes ? »
La réponse tient d'abord en un mot : il était seul. Ali عليه السلام l'a dit lui-même :
« فَنَظَرْتُ فَإِذَا لَيْسَ لِي مُعليه السلامِينٌ إِلَّا أَهْلُ بَيْتِي، فَضَنِنْتُ بِهِمْ عليه السلامَنِ الْمَوْتِ، وَأَغْضَيْتُ عليه السلامَلَى الْقَذَى، وَشَرِبْتُ عليه السلامَلَى الشَّجَا »
« J'ai regardé autour de moi : je n'avais d'autre soutien que les gens de ma maison. J'ai refusé de les livrer à la mort. J'ai fermé les yeux malgré la poussière qui les blessait, et j'ai avalé malgré l'os qui me serrait la gorge. »
— Nahj al-Balagha, sermon 26
Al-Imama wa al-Siyasa rapporte qu'Ali عليه السلام sortit la nuit, portant Fatima sur une monture, accompagné d'al-Hassan et d'al-Hussein, et fit le tour des assemblées des Ansar pour leur demander leur soutien. Ils répondaient : « Ô fille du Messager d'Allah, notre allégeance à cet homme est déjà faite. Si ton époux était venu à nous avant lui, nous ne lui aurions préféré personne. » Ali عليه السلام répondit :
« أَفَكُنْتُ أَدَعليه السلامُ رَسُولَ اللَّهِ صلى الله عليه وآله وسلم فِي بَيْتِهِ لَمْ أَدْفِنْهُ، وَأَخْرُجُ أُنَازِعليه السلامُ النَّاسَ سُلْطَانَهُ؟ »
« Devais-je laisser le Messager d'Allah صلى الله عليه وآله وسلم dans sa maison, sans sépulture, et sortir disputer aux gens son pouvoir ? »
Les sources chiites ajoutent qu'Ali عليه السلام demanda à ceux qui reconnaissaient son droit de venir le lendemain matin, la tête rasée, en signe d'engagement jusqu'à la mort. Au matin, seuls quelques-uns se présentèrent : Salman, Abu Dharr, al-Miqdad — et, selon les versions, 'Ammar ou al-Zubayr. Il dira qu'avec quarante hommes résolus, il se serait levé.
Un soulèvement avec une poignée d'hommes contre un pouvoir déjà installé, quelques mois après la mort du Prophète صلى الله عليه وآله وسلم, alors que les tribus apostasiaient tout autour de Médine, aurait signifié la mort de la famille du Prophète صلى الله عليه وآله وسلم — et peut-être celle de l'islam naissant. Ali عليه السلام a sacrifié son droit pour préserver la religion. Cette question mérite un article à elle seule : nous y reviendrons en détail.
4. Fadak — pas une affaire d'héritage
Ce que n'était pas cette revendication
Il faut d'abord écarter une image fausse : celle d'une fille qui se dispute un terrain avec le calife. Rien, dans la vie de Fatima et d'Ali عليه السلام, ne ressemble à l'attachement aux biens de ce monde.
- Al-Bukhari lui-même (n° 3113) rapporte que Fatima avait les mains abîmées par la meule à grain, au point de venir demander une servante à son père. Il lui offrit à la place une invocation — le tasbih que les musulmans récitent encore aujourd'hui après chaque prière. Voilà le train de vie de la fille du maître de l'Arabie.
- La sourate al-Insan (76:8-9) : « Ils donnent la nourriture, malgré l'amour qu'ils en ont, au pauvre, à l'orphelin et au captif : “Nous ne vous nourrissons que pour la Face d'Allah ; nous ne voulons de vous ni récompense ni remerciement.” » De nombreux exégètes sunnites — al-Zamakhshari, Fakhr al-Din al-Razi, al-Qurtubi, al-Wahidi dans Asbab al-Nuzul — rapportent que ces versets furent révélés au sujet d'Ali, de Fatima, d'al-Hassan et d'al-Hussein, qui jeûnèrent trois jours et donnèrent chaque soir leur unique repas à celui qui frappait à leur porte.
Les revenus de Fadak, la famille du Prophète صلى الله عليه وآله وسلم les distribuait. Fatima ne réclamait pas un patrimoine : elle réclamait que la vérité soit dite.
Ce qu'était Fadak
Fadak est une oasis au nord de Médine, remise au Prophète صلى الله عليه وآله وسلم sans combat après Khaybar. Selon le Coran, un bien acquis ainsi (fay') appartient en propre au Prophète صلى الله عليه وآله وسلم (59:6-7).
Plusieurs traditionnistes sunnites rapportent qu'à la révélation du verset « Et donne au proche parent son droit » (17:26), le Prophète صلى الله عليه وآله وسلم appela Fatima et lui donna Fadak. Al-Suyuti cite ce récit, d'après Abu Sa'id al-Khudri, dans al-Durr al-Manthur (commentaire de 17:26), en le rapportant d'al-Bazzar, d'Abu Ya'la, d'Ibn Abi Hatim et d'Ibn Marduya.
Fadak n'était donc pas un héritage, mais un don fait du vivant du Prophète صلى الله عليه وآله وسلم — un bien qu'elle possédait et dont ses agents avaient la gestion. Al-Baladhuri rapporte dans Futuh al-Buldan (chapitre sur Fadak) qu'elle présenta des témoins de cette donation — Ali عليه السلام et Umm Ayman, à qui le Prophète صلى الله عليه وآله وسلم avait promis le Paradis — et que leur témoignage fut écarté.
Le même al-Baladhuri rapporte que le calife omeyyade Umar ibn Abd al-Aziz, puis le calife abbasside al-Ma'mun, restituèrent Fadak aux descendants de Fatima. Deux califes sunnites ont donc reconnu, par leurs actes, que cette terre leur revenait.
Le hadith « nous ne laissons pas d'héritage »
Face à la revendication de Fatima, Abu Bakr opposa un hadith qu'il était seul à rapporter à ce moment-là :
« لَا نُورَثُ، مَا تَرَكْنَا صَدَقَةٌ »
« On n'hérite pas de nous ; ce que nous laissons est une aumône. »
— Sahih al-Bukhari, n° 3093 et n° 4240
Trois questions suffisent à mesurer le problème :
- Comment la fille du Prophète صلى الله عليه وآله وسلم, Ali عليه السلام — la « porte de la cité du savoir » — et al-Abbas, l'oncle du Prophète صلى الله عليه وآله وسلم, ignoraient-ils tous un hadith qui concernait directement l'héritage de leur propre famille, alors qu'Abu Bakr le connaissait ?
- Ce hadith contredit le Coran, qui affirme que les prophètes ont des héritiers : « Et Sulayman hérita de Dawud » (27:16) ; et Zakariya demande un fils « qui hérite de moi et hérite de la famille de Ya'qub » (19:6).
- Même si on l'acceptait, il ne concerne pas Fadak, puisque Fadak était un don et non une succession.
Ce qu'Umar pensait qu'Ali et al-Abbas pensaient
Sahih Muslim rapporte une scène étonnante. Des années plus tard, Ali عليه السلام et al-Abbas viennent trouver Umar, devenu calife, au sujet de ces biens. Umar leur rappelle la position d'Abu Bakr, puis la sienne, et leur dit :
« فَرَأَيْتُمَاهُ كَاذِبًا آثِمًا غَادِرًا خَائِنًا … فَرَأَيْتُمَانِي كَاذِبًا آثِمًا غَادِرًا خَائِنًا »
« Vous l'avez considéré [Abu Bakr] comme menteur, pécheur, perfide et traître… puis vous m'avez considéré [moi] comme menteur, pécheur, perfide et traître. »
— Sahih Muslim, n° 1757 (Kitab al-Jihad wa al-Siyar)
Ce n'est pas un auteur chiite qui le dit. C'est Umar, dans Sahih Muslim, qui décrit l'opinion qu'Ali عليه السلام avait de lui et d'Abu Bakr.
Le vrai but de Fatima
Pourquoi Fatima a-t-elle mené ce combat jusqu'au bout, jusque dans la mosquée de son père ? Parce que Fadak plaçait le nouveau pouvoir devant un piège dont il ne pouvait sortir indemne :
- Lui rendre Fadak, c'était reconnaître que la parole de Fatima et le témoignage d'Ali عليه السلام font autorité — et donc rouvrir immédiatement la question de Ghadir.
- La lui refuser, c'était déclarer publiquement que la fille du Prophète صلى الله عليه وآله وسلم, celle que le Coran déclare purifiée, réclamait ce qui ne lui appartenait pas.
Il y avait aussi un enjeu concret : priver la famille du Prophète صلى الله عليه وآله وسلم de ses ressources, c'était priver de moyens le seul camp qui contestait la légitimité de la Saqifa.
Fatima a choisi de rendre ce choix visible aux yeux de tous et de le consigner pour l'histoire. C'est le sens de la Khutba al-Fadakiyya.
5. La Khutba al-Fadakiyya — le discours qui a tout consigné
Une source qui n'est pas que chiite
Fatima se rendit à la mosquée du Prophète صلى الله عليه وآله وسلم, entourée de femmes de sa famille, et prononça devant Abu Bakr, les Mouhajirun et les Ansar l'un des discours les plus éloquents de la langue arabe.
La plus ancienne source qui nous l'ait transmis n'est pas un ouvrage chiite : c'est Balaghat al-Nisa' (« L'éloquence des femmes ») d'Ahmad ibn Abi Tahir Tayfur (m. 280 H), lettré de Bagdad. Le savant mu'tazilite Ibn Abi al-Hadid (m. 656 H) en rapporte de longs passages dans son Sharh Nahj al-Balagha, d'après le livre al-Saqifa wa Fadak d'Abu Bakr al-Jawhari. Côté chiite, on la trouve notamment dans al-Ihtijaj d'al-Tabrisi.
Nous n'en citons ici que quatre passages. Le texte intégral mériterait une étude à part.
Elle commence par Allah, pas par Fadak
« الْحَمْدُ لِلَّهِ عليه السلامَلَى مَا أَنْعليه السلامَمَ، وَلَهُ الشُّكْرُ عليه السلامَلَى مَا أَلْهَمَ، وَالثَّنَاءُ بِمَا قَدَّمَ »
« Louange à Allah pour ce qu'Il a accordé, à Lui la gratitude pour ce qu'Il a inspiré, et l'éloge pour ce qu'Il a offert. »
La première partie du discours est une leçon de théologie : l'unicité d'Allah, la mission du Prophète صلى الله عليه وآله وسلم, la sagesse des obligations — la prière, le jeûne, la justice, l'obéissance à la famille du Prophète صلى الله عليه وآله وسلم. Une femme qui réclame un terrain ne commence pas ainsi. Fatima rappelle d'abord à l'assemblée ce qu'est l'islam, pour lui montrer ensuite ce qu'elle est en train d'en faire.
Elle se présente
« أَيُّهَا النَّاسُ، اعْلَمُوا أَنِّي فَاطِمَةُ وَأَبِي مُحَمَّدٌ صلى الله عليه وآله وسلم، أَقُولُ عليه السلامَوْدًا وَبَدْءًا، وَلَا أَقُولُ مَا أَقُولُ غَلَطًا، وَلَا أَفْعليه السلامَلُ مَا أَفْعليه السلامَلُ شَطَطًا »
« Ô gens, sachez que je suis Fatima, et que mon père est Muhammad صلى الله عليه وآله وسلم. Je le dis et je le répète : je ne dis pas ce que je dis par erreur, et je ne fais pas ce que je fais par excès. »
Elle sait exactement ce qu'elle fait, et elle le dit.
Elle réfute le hadith par le Coran
« يَا ابْنَ أَبِي قُحَافَةَ، أَفِي كِتَابِ اللَّهِ أَنْ تَرِثَ أَبَاكَ وَلَا أَرِثَ أَبِي؟ لَقَدْ جِئْتَ شَيْئًا فَرِيًّا »
« Ô fils d'Abu Quhafa ! Est-il écrit dans le Livre d'Allah que tu hérites de ton père et que je n'hérite pas du mien ? Tu as avancé une chose inouïe ! »
Puis elle cite les versets de Sulayman héritant de Dawud et de Zakariya demandant un héritier, ainsi que les versets généraux de l'héritage (« Allah vous enjoint, au sujet de vos enfants… », 4:11), et demande : « Prétendez-vous que je ne suis pas de la même religion que mon père ? Ou bien connaissez-vous mieux le Coran, dans son sens général et particulier, que mon père et mon cousin ? »
Elle remet l'affaire au Jour du Jugement
« فَنِعليه السلامْمَ الْحَكَمُ اللَّهُ، وَالزَّعليه السلامِيمُ مُحَمَّدٌ، وَالْمَوْعليه السلامِدُ الْقِيَامَةُ، وَعليه السلامِنْدَ السَّاعَةِ يَخْسَرُ الْمُبْطِلُونَ »
« Quel excellent juge qu'Allah, quel garant que Muhammad, et quel rendez-vous que la Résurrection ! À l'Heure, ceux qui ont propagé le faux seront perdants. »
Fatima ne demande plus rien aux hommes. Elle porte plainte devant Allah, avec son père pour garant.
6. Elle est morte en colère — Sahih al-Bukhari le confirme
Tout ce qui précède pourrait être discuté source par source. Ce qui suit ne peut pas l'être, car il se trouve dans le livre que les sunnites considèrent comme le plus authentique après le Coran.
Aïcha rapporte :
« فَأَبَى أَبُو بَكْرٍ أَنْ يَدْفَعليه السلامَ إِلَى فَاطِمَةَ مِنْهَا شَيْئًا، فَوَجَدَتْ فَاطِمَةُ عليه السلامَلَى أَبِي بَكْرٍ فِي ذَلِكَ، فَهَجَرَتْهُ فَلَمْ تُكَلِّمْهُ حَتَّى تُوُفِّيَتْ … فَلَمَّا تُوُفِّيَتْ دَفَنَهَا زَوْجُهَا عليه السلامَلِيٌّ لَيْلًا، وَلَمْ يُؤْذِنْ بِهَا أَبَا بَكْرٍ، وَصَلَّى عليه السلامَلَيْهَا »
« Abu Bakr refusa de remettre quoi que ce soit à Fatima. Fatima en fut irritée contre Abu Bakr : elle s'éloigna de lui et ne lui adressa plus la parole jusqu'à sa mort… Lorsqu'elle mourut, son époux Ali l'enterra de nuit, sans en avertir Abu Bakr, et pria lui-même sur elle. »
— Sahih al-Bukhari, n° 4240 (Kitab al-Maghazi) ; voir aussi n° 3092 (Kitab Fard al-Khumus) : « فَغَضِبَتْ فَاطِمَةُ … فَلَمْ تَزَلْ مُهَاجِرَتَهُ حَتَّى تُوُفِّيَتْ » — « Fatima se mit en colère… et ne cessa de l'éviter jusqu'à sa mort. »
Le même hadith ajoute qu'Ali عليه السلام ne prêta pas allégeance à Abu Bakr tant que Fatima était en vie.
Relisons-le lentement. Selon al-Bukhari :
- Fatima est en colère (ghadibat) contre Abu Bakr.
- Elle rompt avec lui et ne lui parle plus jusqu'à sa mort.
- Elle est enterrée de nuit.
- Abu Bakr, chef de la communauté, n'est pas prévenu et ne prie pas sur elle.
Un dernier hadith, toujours sunnite, éclaire la portée de ce refus :
« وَمَنْ مَاتَ وَلَيْسَ فِي عليه السلامُنُقِهِ بَيْعليه السلامَةٌ مَاتَ مِيتَةً جَاهِلِيَّةً »
« Celui qui meurt sans avoir d'allégeance au cou meurt d'une mort de l'époque de l'ignorance. »
— Sahih Muslim, n° 1851
Fatima, maîtresse des femmes du Paradis, est morte sans avoir prêté allégeance à Abu Bakr. Il n'y a que deux possibilités : soit la maîtresse des femmes du Paradis est morte d'une mort d'ignorante — ce qu'aucun musulman ne peut soutenir —, soit l'allégeance qu'elle a refusée n'était pas celle qu'Allah exigeait d'elle.
7. La nuit de l'enterrement et la tombe cachée
Fatima صلوات الله عليها ne survécut que quelques mois à son père — six mois selon le hadith d'al-Bukhari, soixante-quinze ou quatre-vingt-quinze jours selon les sources chiites, d'où les deux périodes de deuil de la Fatemiya. Elle mourut des suites de ce qu'elle avait subi, après des semaines de souffrance.
Avant de mourir, elle confia à Ali عليه السلام ses dernières volontés : être lavée et enterrée de nuit, et que ceux qui l'avaient lésée n'assistent ni à la prière funéraire ni à l'inhumation. Ali عليه السلام exécuta sa volonté avec une poignée de fidèles. Al-Bukhari confirme l'essentiel : enterrée de nuit, sans qu'Abu Bakr soit averti.
Aujourd'hui encore, personne ne sait avec certitude où repose la fille du Prophète صلى الله عليه وآله وسلم — dans sa maison, au cimetière d'al-Baqi', ou entre la tombe et la chaire de son père. Les savants sunnites eux-mêmes en divergent.
Pour les chiites, cette tombe cachée n'est pas un oubli de l'histoire : c'est son dernier témoignage. Chaque pèlerin qui arrive à Médine et ne trouve pas la tombe de la fille du Prophète صلى الله عليه وآله وسلم se pose la question qu'elle voulait faire poser : pourquoi ?
8. Les objections — et leurs réponses
« Le hadith “partie de moi” concerne un autre contexte »
Les commentateurs sunnites rattachent ce hadith au jour où Ali عليه السلام envisagea d'épouser une fille d'Abu Jahl. Mais la formulation est générale : « celui qui la met en colère me met en colère ». Selon la règle même des savants de usul sunnites, on retient la portée générale du texte, non la particularité de son occasion (al-'ibra bi-'umum al-lafz la bi-khusus al-sabab). Et si le Prophète صلى الله عليه وآله وسلم a pris la parole publiquement pour une simple contrariété de sa fille, que dire de ce qui suivit sa mort ?
« Elle s'est réconciliée avec Abu Bakr avant de mourir »
Ce récit, rapporté notamment par al-Bayhaqi, provient d'al-Sha'bi, un successeur qui n'a pas été témoin des faits : sa chaîne est interrompue (mursal). Il ne peut pas l'emporter sur la parole d'Aïcha, témoin direct, dans Sahih al-Bukhari : « elle ne lui adressa plus la parole jusqu'à sa mort ». Et une réconciliation véritable n'aurait pas été suivie d'un enterrement de nuit, à l'insu de celui avec qui elle se serait réconciliée.
« Sa colère était humaine : elle ignorait le hadith »
Ce serait dire que la Purifiée du verset 33:33 s'est mise en colère sans raison contre celui qui appliquait la parole de son père, et qu'elle est morte dans ce péché sans que le Prophète صلى الله عليه وآله وسلم ne l'en ait jamais avertie — elle dont il disait que sa colère est la sienne. Et cela n'explique pas pourquoi Ali عليه السلام et al-Abbas, selon Umar lui-même dans Sahih Muslim, tenaient Abu Bakr pour « menteur, pécheur, perfide et traître ».
« Les récits de l'attaque de la maison sont faibles »
Certains le sont, et nous l'avons signalé. Mais la menace de brûler la maison est rapportée par Ibn Abi Shayba, al-Tabari et al-Baladhuri ; le regret d'Abu Bakr d'avoir « forcé la maison de Fatima » par al-Tabari et al-Tabarani ; et la colère de Fatima jusqu'à sa mort par al-Bukhari. Ce n'est pas un récit isolé qui fonde la position chiite : c'est la convergence de sources indépendantes, sunnites et chiites, qui racontent toutes la même histoire.
Conclusion — Revenir au point de départ
Reprenons la chaîne posée au début de cet article, avec les seuls textes sunnites :
- « Fatima est une partie de moi : celui qui la met en colère me met en colère. » — Sahih al-Bukhari, n° 3767
- « Ce qui lui fait du mal me fait du mal. » — Sahih Muslim, n° 2449
- « Ceux qui offensent Allah et Son Messager, Allah les maudit ici-bas et dans l'au-delà. » — Coran, 33:57
- « Fatima se mit en colère contre Abu Bakr et ne lui adressa plus la parole jusqu'à sa mort. » — Sahih al-Bukhari, n° 4240
Nous n'ajouterons rien. Chacun est capable de relier ces quatre phrases.
Pour les chiites, Fatima az-Zahra صلوات الله عليها est la deuxième des Quatorze Infaillibles à être tombée en martyre — après son père, dont nous avons évoqué la mort dans notre article sur le martyre du Prophète صلى الله عليه وآله وسلم. Elle est morte jeune, blessée, privée de son droit, ayant perdu l'enfant qu'elle portait, et elle a choisi d'emporter son témoignage dans une tombe que personne ne connaît.
Chaque année, pendant les jours de la Fatemiya, des millions de croyants portent son deuil. Non par nostalgie, mais parce que la question qu'elle a posée dans la mosquée de son père n'a jamais reçu de réponse.
« Quel excellent juge qu'Allah, quel garant que Muhammad, et quel rendez-vous que la Résurrection. »
Principales sources citées
Sources sunnites
- Sahih al-Bukhari — n° 3092, 3093, 3113, 3624, 3714, 3767, 4240, 6830
- Sahih Muslim — n° 1757, 1851, 2404, 2424, 2449, 2450
- Sunan Abi Dawud, n° 5217 ; Sunan al-Tirmidhi, n° 3872
- Ibn Abi Shayba, al-Musannaf, Kitab al-Maghazi
- Al-Tabari, Tarikh al-Rusul wa al-Muluk, événements des années 11 et 13
- Al-Tabarani, al-Mu'jam al-Kabir, n° 43
- Al-Baladhuri, Ansab al-Ashraf et Futuh al-Buldan
- Ibn Qutayba (attribué), al-Imama wa al-Siyasa
- Al-Shahrastani, al-Milal wa al-Nihal ; al-Dhahabi, Mizan al-I'tidal
- Al-Suyuti, al-Durr al-Manthur (sur 17:26)
- Ahmad ibn Abi Tahir Tayfur, Balaghat al-Nisa'
- Ibn Abi al-Hadid, Sharh Nahj al-Balagha
Sources chiites
- Nahj al-Balagha, sermon 26
- Kitab Sulaym ibn Qays
- Al-Tabrisi, al-Ihtijaj