Le martyre du Prophète Muhammad ﷺ — ce que les sources taisent
Introduction — Une mort qui n'était pas naturelle
Dans la conscience collective musulmane, la mort du Prophète Muhammad ﷺ est souvent présentée comme une maladie foudroyante survenue au lendemain du Pèlerinage d'adieu. Cette formulation, aussi courante soit-elle, efface une réalité que les sources — chiites et sunnites — permettent pourtant de reconstituer : le Prophète ﷺ n'est pas mort de sa belle mort. Il est tombé en martyr.
Ce n'est pas une thèse marginale. C'est une conviction ancrée dans la doctrine chiite duodécimaine, appuyée par des hadiths précis, et partiellement corroborée par des éléments présents dans les recueils sunnites eux-mêmes.
La doctrine chiite : aucun des Quatorze Infaillibles ne meurt naturellement
Avant d'examiner les faits entourant la mort du Prophète ﷺ, il faut poser le cadre doctrinal chiite, car il éclaire tout le reste.
Dans la tradition chiite duodécimaine, les Quatorze Infaillibles (al-Ma'sumun al-Arba'a 'Ashar) sont :
- Le Prophète Muhammad ﷺ
- Fatima al-Zahra ع, sa fille
- Les Douze Imams, d'Ali ibn Abi Talib jusqu'à l'Imam al-Mahdi عج
La doctrine affirme que chacun d'entre eux est mort en martyr — soit assassiné directement, soit empoisonné, soit mort des suites de violences ou d'oppression. Aucun n'a quitté ce monde de mort naturelle.
Ce principe est fondé sur un hadith rapporté de l'Imam Ali ibn Musa al-Reza ع, le huitième Imam :
« Il n'est pas de Prophète ni de successeur qui ne soit martyr. » — Basa'ir al-Darajat, p. 523
Les causes de mort pour chacun sont documentées :
| Infaillible | Cause du martyre |
|---|---|
| Prophète Muhammad ﷺ | Empoisonné (voir ci-dessous) |
| Fatima al-Zahra ع | Blessée lors de l'assaut de sa maison, perte de son fils Mohsen, décède de chagrin et de ses blessures |
| Imam Ali ع | Frappé d'une épée empoisonnée par Ibn Muljam le 19 Ramadan |
| Imam Hassan ع | Empoisonné par sa femme Ju'da, sur instigation de Mu'awiya |
| Imam Hussein ع | Massacré à Karbala le 10 Mouharram 61 H |
| Imam Ali Zayn al-Abidin ع | Empoisonné sur ordre d'al-Walid ibn Abd al-Malik |
| Imam Muhammad al-Baqir ع | Empoisonné sur ordre d'Hisham ibn Abd al-Malik |
| Imam Ja'far al-Sadiq ع | Empoisonné sur ordre du calife abbasside al-Mansur |
| Imam Musa al-Kazim ع | Empoisonné en prison sur ordre de Harun al-Rashid |
| Imam Ali al-Reza ع | Empoisonné par le calife al-Ma'mun |
| Imam Muhammad al-Jawad ع | Empoisonné par sa femme Umm al-Fadl, sur instigation de al-Mu'tasim |
| Imam Ali al-Hadi ع | Empoisonné sur ordre du calife al-Mu'tazz |
| Imam Hassan al-Askari ع | Empoisonné sur ordre du calife al-Mu'tamid |
| Imam al-Mahdi عج | En occultation — son martyre surviendra à la fin des temps |
Cette série de martyres n'est pas une coïncidence dans la vision chiite : elle est le signe de l'hostilité systématique des pouvoirs politiques envers la lignée du Prophète ﷺ, depuis la Saqifa jusqu'aux califes abbassides.
Le martyre du Prophète ﷺ — ce que les sources rapportent
Ce qu'Aïcha elle-même rapporte dans Sahih al-Bukhari
Le point de départ le plus solide n'est pas une source chiite. C'est Sahih al-Bukhari, le recueil sunnite le plus authentifié, hadith n° 6418, rapporté par Aïcha elle-même :
« Nous avons fait avaler au Prophète ﷺ une substance (ladadna) pendant sa maladie. Il nous faisait signe : ne me faites rien avaler ! Nous avons dit : c'est la répulsion du malade pour le médicament. Quand il reprit conscience, il dit : Ne vous avais-je pas interdit de me faire avaler quoi que ce soit ? Que personne ne sorte d'ici avant d'avaler de ce produit devant moi — sauf al-Abbas, car il n'était pas avec vous. »
Ce hadith mérite une lecture attentive. Le Prophète ﷺ :
- interdit explicitement qu'on lui fasse avaler quoi que ce soit
- est néanmoins forcé d'ingérer une substance pendant son sommeil
- à son réveil, oblige tous les présents à avaler le même produit — réaction qui n'a de sens que si la substance était dangereuse
Aïcha justifie l'acte comme un simple médicament refusé par un malade. Mais le Prophète ﷺ, lui, ne le voit pas ainsi. Sa réaction — punir tous les présents en les forçant à avaler la même chose — est celle d'un homme qui sait qu'on a tenté de l'empoisonner.
Ce hadith figure dans Sahih al-Bukhari, vol. 8, p. 40, et dans le Musnad d'Ahmad ibn Hanbal, vol. 8, p. 53.
Ce que les sources chiites rapportent explicitement
L'Imam Ja'far al-Sadiq ع est rapporté dans plusieurs sources chiites majeures :
« La vérité est que le Prophète ﷺ a été empoisonné dans ses derniers jours, avant sa mort, par les mains d'Aïcha et de Hafsa. » — Tafsir al-Ayyashi, vol. I, p. 200 ; Bihar al-Anwar, Allama al-Majlisi, vol. XXII, p. 516
L'Allama al-Majlisi rapporte également dans Hayat al-Qulub (vol. 2, p. 700) que l'Imam al-Sadiq ع a dit :
« Aïcha et Hafsa ont empoisonné le Messager d'Allah ﷺ. »
Et dans Tafsir al-Qommi (vol. II, p. 367), repris dans Bihar al-Anwar (vol. XXII, p. 239), l'Imam confirme que ses ancêtres lui ont transmis que l'empoisonnement avait eu lieu avec la participation de leurs pères, Abu Bakr et Omar.
Ces sources chiites primaires sont cohérentes avec ce que rapporte al-Biyadhi dans al-Sirat al-Mustaqim (vol. 3) et ce que cite Ahmad ibn Abi Talib al-Tabarsi dans al-Ihtijaj (vol. 1, p. 240).
L'épisode de Khaybar — une porte ouverte
Les sources sunnites elles-mêmes rapportent qu'une femme juive avait empoisonné un mouton à Khaybar, et que le Prophète ﷺ en avait mangé. Il en avait immédiatement recraché un morceau, mais les effets du poison s'étaient manifestés. Certains hadiths rapportent qu'il aurait dit, avant de mourir :
« Je sens encore la coupure de ce que j'ai mangé à Khaybar, et voilà l'heure où cette artère se rompt. »
Les savants sunnites ont souvent utilisé cet épisode pour expliquer la mort du Prophète ﷺ comme un martyre indirect — empoisonné à Khaybar, mort des suites de ce poison des années plus tard. Cette lecture permet à la tradition sunnite d'admettre le martyre du Prophète ﷺ sans attribuer la responsabilité à ses proches.
La tradition chiite, elle, considère que les deux empoisonnements ont eu lieu : celui de Khaybar, et celui administré lors de la maladie finale. Le premier n'exclut pas le second ; il peut même avoir fragilisé le Prophète ﷺ et rendu le second plus rapidement fatal.
Le verset coranique et son contexte
Le Coran évoque explicitement les épouses du Prophète ﷺ dans un contexte de mise en garde sévère (sourate al-Tahrim, 66:1-5). Les exégètes chiites et certains exégètes sunnites (notamment dans Tafsir al-Jalalayn et Tafsir al-Tabari) situent ces versets dans un épisode impliquant Aïcha et Hafsa.
Le verset 66:4 est particulièrement significatif dans la lecture chiite :
« Si vous vous repentez toutes deux envers Allah... mais si vous vous soutenez l'une l'autre contre lui, alors Allah est son Protecteur, ainsi que Gabriel, et les vertueux parmi les croyants, et les anges après cela sont ses soutiens. »
L'Imam al-Sadiq ع, rapporté dans Tafsir al-Ayyashi (vol. I, p. 200), rattache ce verset aux événements entourant la mort du Prophète ﷺ.
Pourquoi cela importe
La question du martyre du Prophète ﷺ n'est pas une querelle accessoire. Elle s'inscrit dans la continuité directe de Ghadir Khumm.
Si le Prophète ﷺ a désigné Ali ع comme successeur le 18 Dhu al-Hijjah — comme nous l'avons établi dans notre article sur Ghadir Khumm — alors sa mort moins de soixante-dix jours plus tard, dans des circonstances troubles, prend une signification politique immédiate : elle a ouvert la voie à la Saqifa et à l'éviction d'Ali ع.
Dans la vision chiite, il ne s'agit pas d'une coïncidence. La désignation de Ghadir menaçait un ordre du pouvoir qui s'était constitué en marge de la maison prophétique. La mort du Prophète ﷺ, survenue si tôt après cette désignation publique, a été l'acte inaugural d'une longue série — celle de tous les Quatorze Infaillibles, tous martyrs, sans exception.
Ce que nous retenons
La mort du Prophète Muhammad ﷺ est, dans la doctrine chiite, un martyre attesté par les Imams eux-mêmes. Les sources qui l'établissent sont parmi les plus respectées de la bibliothèque chiite : Bihar al-Anwar d'al-Majlisi, Tafsir al-Ayyashi, Tafsir al-Qommi, Basa'ir al-Darajat. Et la trace de l'incident — une substance administrée de force pendant le sommeil du Prophète ﷺ — est présente dans Sahih al-Bukhari lui-même, sous la plume d'Aïcha.
Le principe que les chiites en tirent est clair : aucun des Quatorze Infaillibles ne meurt naturellement. Chacun d'entre eux a payé de sa vie sa fidélité à la vérité et son refus de plier devant les pouvoirs de son époque. C'est ce qui, aux yeux des chiites, distingue la lignée du Prophète ﷺ : non seulement la pureté et l'infaillibilité, mais le témoignage suprême du sang versé pour l'islam.